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Dans les conditions optimales, je ne me sens pas à l’aise avec l’idée d’un réacteur nucléaire sur les rives de la rivière des Outaouais.
Mais quand ce réacteur est vieux et enclin à fuir, je suis particulièrement inquiète. Facteur aggravant s’il en est, ces fuites ne sont pas rendues publiques dans leurs détails en temps utile.
Ceci a été le cas en décembre dernier, quand le réacteur nucléaire de Chalk River (Réacteur national de recherche universel ou NRU), opéré par Énergie atomique du Canada Limitée (EACL) a connu des fuites d’eau radioactive.
Regardons les détails de l’incident et la chronologie des faits.
Le 5 décembre: Des employés d’EACL découvrent une légère fuite d’eau lourde, confinée au NRU. En application des règlements, EACL avise la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN). La fuite retarde le redémarrage du réacteur et une série de mesures sont mises en œuvre afin de déterminer l’origine et la cause de la fuite.
Le 9 décembre : La fuite est rapportée officiellement à la CCSN sous la forme d’un rapport d’incident.
Le 12 décembre : Je reçois une note d’EACL précisant que ” l’arrêt sera plus long, vu les problèmes techniques inattendus rencontrés et EACL va coupler cet arrêt avec les cinq jours d’arrêt régulièrement prévus pour l’entretien ” . Les termes de la note sont vagues et, après lecture, je n’imagine pas qu’une fuite d’eau lourde a eu lieu dans le réacteur donc je n’ai aucune préoccupation particulière à ce sujet.
Janvier : Les media font état en première page d’une fuite de 7.000 litres par jour d’eau radioactive dans la rivière des Outaouais. Nous recevons des appels de la part de gens qui se sentent concernés, demandant s’ils peuvent encore boire l’eau du robinet ou prendre une douche. Le public attend des réponses.
Le 12 février : Je rencontre des représentants d’EACL et de la CCSN pour avoir des réponses à mes questions. J’ai évalué à environ 47 kg la quantité “d’eau lourde” déversée dans la rivière à partir du réacteur de NRU. Les autorités affirment que les quantités rejetées ne présentent aucun danger pour la santé publique ni pour l’environnement.
Plus récemment, j’ai refait le calcul de la quantité de Tritium (substance fortement cancérigène) contenue dans l’eau lourde rejetée. Le résultat est alarmant. Le calcul révèle que, du fait de cette fuite d’eau lourde, EACL rejette une énorme quantité de Tritium radioactif, 28 trillions de becquerels, dans la rivière des Outaouais, source d’eau potable pour des millions de personnes. Combien de fuites supplémentaires EACL devra-t-elle justifier dans le futur ?
EACL affirme que ces rejets, contaminés au Tritium, seront “contrôlés” et n’excéderont jamais les “limites de rejet dérivées (LRD)”. Ceci est inconvenant, puisque notre problème est la quantité totale du Tritium rejeté dans la rivière. Les gens pensent souvent que le débit important de la rivière va diluer la pollution et rendre ses effets négligeables, mais ce n’est pas le cas pour le Tritium radioactif.
Le NRU est en sursis et travaille déjà à un rythme bien plus élevé que la normale pour fournir des laboratoires du monde entier en isotopes radioactifs. Il fournit environ 30% des isotopes utilisés dans le monde, mais avec la fermeture prévue d’une usine hollandaise d’ici le printemps, le réacteur tourne à plein régime. Son remplacement par deux nouveaux réacteurs, envisagé un moment, a été abandonné en 2007 du fait de difficultés techniques et de surcoûts. Comme NRU produit 55% des isotopes à usage médical utilisés en Amérique du Nord, fermer NRU, même pour une courte période, est devenu une patate chaude pour les politiciens. En fait, j’ai été surprise d’apprendre que l’annonce de la fermeture du réacteur du 5 decembre à la CCSN avait été faite essentiellement en raison de l’arrêt que cela entraînerait dans l’approvisionnement en isotopes.
Comme nous l’avons appris l’an dernier, le gouvernement du Canada a ajouté à la liste des tâches de nos organismes de régulation ou “watch dogs” (la CCSN) celle d’assurer la production d’isotopes à usage médical. EACL et la CCSN, sous la pression, fournissent des isotopes à usage médical en continu pendant que, dans le même temps, elles veillent à la sécurité du fonctionnement du réacteur et s’assurent que ni les personnels ni l’environnement ne sont soumis à des risques. C’est une position peu enviable pour la CCSN et je crois y voir un conflit d’intérêts.
Dans le même temps, l’usine de Chalk River continue d’envoyer de “l’eau usée traitée” (mélange d’eau lourde et d’eau légère) dans la rivière des Outaouais. Chose importante à noter, le traitement appliqué à l’eau n’enlève pas le Tritium radioactif. Les quantités déversées dans le rivière ne sont jamais rapportées de façon claire, ils se contentent de dire qu’ils s’assurent que les rejets sont “sûrs et contrôlés” et ne dépassent pas “les limites de rejet dérivées (LRD)”.
Ces “LRD” sont l’objet de controverses dans le milieu scientifique. Il nous est malheureusement impossible de faire un bilan indépendant sur la valeur des limites car les informations qui permettraient de calculer ces chiffres sont classées “top secret” ou “non disponibles”. Il y a ceux qui croient que nous ne devrions pas rejeter de Tritium du tout dans nos rivières-ressources pour l’eau potable. Et il y a ceux qui croient que c’est sans danger si l’on respecte les recommandations. Un fait est certain, il y a un besoin urgent de faire réviser ces recommandations (LRD) par un organisme indépendant, sur la base de solides études scientifiques. Quel est l’impact exact d’un taux élevé de Tritium dans l’eau de boisson pendant 50 ans ? Nous savons que le risque est accru pour les femmes enceintes et les enfants alors, est-il réellement sans danger pour eux de boire de l’eau qui contient des taux élevés de Tritium ?
À l’heure actuelle, ni l’EACL ni la CCSN ne sont en mesure de dire combien de Tritium est rejeté annuellement dans la rivière des Outaouais. C’est inadmissible. Je crois fermement que le public est en droit d’être informé quand il s’agit de problèmes qui ont un impact sur la santé publique et l’environnement. En outre, il est de la mission de la CCSN de rendre des comptes au public de façon objective et scientifique. Après tout, la nouvelle loi sur la sûreté et la réglementation nucléaires définit la responsabilité de la CCSN en matière de santé publique et de sécurité.
Les événements décrits plus haut ont mis l’EACL au centre d’un imbroglio en termes de relations publiques. Si les rapports des media à ce sujet vous embrouillent plus qu’ils ne vous éclairent, soyez rassurés, vous n’êtes pas les seuls ! La communication d’EACL avec le public n’est jamais ni opportune ni transparente et met en relief la nécessité impérieuse d’une approche nouvelle en ce domaine. Une approche qui reconnaisse le devoir d’informer le public pleinement au sujet des fuites, quand elles ont lieu, qu’EACL les juge dangereuses ou non pour la population.
En tant que Sentinelle et membre du Conseil de gérance environnementale d’EACL, je compte travailler avec nos partenaires afin de demander fiabilité, transparence et rapidité dans les rapports qui nous seront remis. Pour commencer, nous faisons pression sur EACL afin que leurs données concernant la surveillance régulière soient rendues publiques.
Je vais aussi faire campagne afin d’accroître la surveillance des laboratoires de Chalk River et de ses déchets radioactifs. Le NRU, construit en 1957, est vieux et sujet à des problèmes de fonctionnement. Il est à remarquer que la cause de la fuite du 5 décembre n’a toujours pas été déterminée et que le personnel reconnaît que la même chose peut se produire à nouveau. Il y a quelques jours, le 23 février 2009, EACL a fait état d’une autre fuite potentielle. Ça n’a rien pour inspirer confiance.
Nous avons besoin d’information et nous avons aussi besoin de recherches évaluées par les pairs qui permettent de répondre à certaines des questions que j’ai posées. Si l’EACL reste sur ses positions à propos de l’affirmation “aucun risque pour la santé publique ni pour celle de la rivière des Outaouais”, pourquoi alors ne rend-on pas l’information publique, ce qui permettrait un examen adéquat et une décision basée sur des résultats scientifiques ?
Dans les semaines et les mois à venir, Sentinelle Outaouais va consacrer ses efforts à obtenir des réponses à ces questions et plaider pour un changement. Nous ferons aussi pression pour que des décisions soient prises concernant l’avenir du NRU de Chalk River.
Nous comptons sur votre aide et promettons de vous tenir informés. Enfin, je vous encourage personnellement à dire à votre représentant élu que la situation actuelle est inadmissible.
Meredith Brown