Sentinelle Outaouais


Découverte d’eau vive : rivière Bloodvein, Manitoba

Kayak at Westboro

“Les canoéistes novices font souvent la même erreur en eau vive,” explique mon guide Cameron White pourvoyeur de Red River basé à Winnipeg. “Quand ils approchent des rapides, ils s’y précipitent, croyant pouvoir se frayer une trajectoire en force. Il vaut mieux approcher lentement, lire l’eau et utiliser votre poussée et votre technique.”

White me dit ça alors qu’on approche de nos premiers rapides sur cette section manitobaine de la très célèbre Rivière Bloodvein. Il est à la poupe pendant que je suis agenouillée nerveusement à la proue, espérant que nous ne retournerons pas notre canoë Prospecteur dans ces eaux vives de classe II.

Alors, comme conseillé, j’ai dénagé, stabilisé le canoë, avant de négocier nos premiers rapides sur la Bloodvein, rivière patrimoniale qui se jette dans le lac Winnipeg. Bien que ma randonnée soit prévue pour 4 jours, 50 kilomètres environ de canotage pour cinq journalistes et deux aspirants guides, White nous a accompagnés pendant 15 jours sur les 150 kilomètres de la rivière.

Mais maintenant, à la proue de notre Prospecteur, j’affronte mes premiers rapides depuis que j’ai dessalé en négociant la rivière noire dans l’Ouest du Québec il y a des années. Pendant cette course infernale, j’avais dévalé une série de rapides la tête en bas, sous la proue du canoë.

Donc je suis là, faisant face à mes peurs – ça semblait si facile quand j’ai choisi cette randonnée – mais devant ces eaux bouillonnantes je me demandais soudain si j’avais bien toute ma tête ce jour-là.

“Prête ?” crie White.

En hurlant “oui” j’ai redécouvert le sens de l’engagement. La Bloodvein nous attirait dans ses brumes juste après un goulet d’eaux noires.

Immédiatement White a crié, “appelle Katharine, fort !” – j’ai plongé ma pagaie dans l’eau à plusieurs reprises, la tirant avec détermination sur mon coté. Quelques nanosecondes plus tard White hurlait “déborde” et en avant, passant ma pagaie au-dessus de la proue, je la plonge dans la rivière et la tire fermement à mon coté.

Obéissant, le Prospecteur glisse vers la droite. Apparemment contrariant, White reprend “appelle maintenant, appelle !” Avec un geste que j’espère le bon, je reviens à gauche. Et on parle d’exercices pour mincir de la taille – et on parle de plaisir !

Soudainement on en est sortis.

Je me retourne avec un large sourire, et dans le salut traditionnel des rameurs on brandit nos pagaies, les cognant l’une contre l’autre. Plus c’est bruyant mieux c’est.

En riant on tourne le canoë pour faire face au courant, dans une petite révérence tourbillonnante et assurée. Maintenant on prend ce qui restera par la suite notre rôle de canoë d’assistance, prêts à aider nos compagnons au cas où ils dessaleraient.

Cette fois-ci personne n’a trébuché.

Fiers d’eux, les huit aventuriers que nous sommes se sentent prêts à tous les défis que la rivière Bloodvein nous lancera durant les trois jours et demi qu’il nous reste à passer avec elle.

Les enseignements de la Bloodvein

Ces quelques jours, bien trop courts à notre goût, ont permis à chacun d’affronter ses défis personnels sur la rivière, quels qu’ils soient, la tête haute.

Avec White à la barre, j’ai pris une assurance considérable tout en gardant un profond respect de la puissance de la rivière. Au bout de quatre jours, j’avais acquis une certaine aisance dans les écarts, les appels, le débordement, la rétropulsion et autres coups. Mieux encore, je commençais à savoir lire l’eau.

En fait. Nous avons tous fait de gros progrès. Rien d’étonnant quand on a regardé et écouté avec attention les explications que White et les deux aspirants guides, Patrick Lemoine et Lori Slobodian, nous donnaient patiemment sur les caractéristiques de chacun des rapides et la meilleure façon de les aborder avant de s’y engouffrer.

La culture de Bloodvein

Avant de réserver ce voyage, je n’avais jamais entendu parler de la rivière Bloodvein. Son nom seul me faisait penser à mon expérience malheureuse de dessalage dans des rapides et aux fractures qui en avaient résulté. En fait, le nom vient probablement du Cree Miskwi Isipi pour Rivière Sang du fait des nombreuses batailles qui se sont déroulées entre les autochtones sur ses rives. White penche plutôt pour un nom lié aux nombreuses veines rouges dans le granit des berges tout au long de la rivière.

Tout en pagayant, White m’explique qu’il y a aussi d’anciens pictogrammes par ici. “L’auteur Hap Wilson signale des dessins d’ocre rouge près du camp des quatre batailles, mais je ne les ai jamais trouvés”. Attentive, je scrute les rochers et finalement j’aperçois deux silhouettes filiformes, rougeâtres, et une sorte de forme de boite, dont la signification s’est effacée au cours des temps.

On revient tous voir et apprécier ces graffiti laissés par les coureurs de rivières il y a probablement quelques milliers d’années, quand la Bloodvein était une route commerciale pour les premières nations.

Changement d’ambiance chez les autochtones de Bloodvein

Après trois nuits sous la tente, on a jeté l’ancre au Bloodvein River Lodge, tenu par William Young, autochtone de Bloodvein. Bien qu’on ait droit au confort d’un grand lit, la rivière m’appelle et j’ai hâte de retourner quelques jour de plus sous la tente, tout près de ses eaux écumantes – c’est le signe évident que ce séjour en pleine nature était réussi.

Cette après-midi là, nous étions invités par des autochtones de Bloodvein. Certains d’entre nous ont pris un bain de vapeur traditionnel mais d’autres ont trouvé qu’être enfermés dans le noir dans cette chaleur infernale ne leur convenait pas.

Ces saunas sont une métaphore du ventre : après s’être purifié avec de la fumée de sauge, on rentre un par un, les femmes les premières, suivies par les hommes. Quand on a été assis, le chef Louis Young nous a expliqué la procédure. D’abord, des pierres chauffées au rouge seront placées dans le foyer creusé au sol, devant nos pieds. Selon la tradition, ce sont les ancêtres – parfois appelés les “grands-parents”. S’en suit une série de quatre rituels explique Young, la porte se rouvrira, d’autres ancêtres seront ajoutés dans le foyer et plus d’eau versée sur eux.

Cependant le bain de vapeur, justement nommé, implique une forte chaleur, beaucoup de vapeur et la noirceur absolue. Ca implique aussi un relâchement bienfaisant de l’esprit pendant lequel chacun, s’il le souhaite, peut ouvrir son cœur pour une prière.

Le sauna se déroule comme prévu. Les ancêtres sont accueillis avec un mélange de prières chantées, dansées, accompagnées de tambours ou simplement dites.

C’était ma septième expérience de sauna. Mais jamais auparavant je n’avais été témoin de prières pour de l’aide aussi douloureuses et aussi personnelles.
Pas de doute, le sauna a joué son rôle et de déblocage de l’esprit. C’est exactement pour ça que j’y ai participé bien que ce soit un exercice physiquement et mentalement exténuant. D’après ma propre expérience, le bain de vapeur offre une vision des communautés qui surpasse tous les autres moyens en ceci qu’il touche à l’essence même des gens.

Juste après le sauna, l’ambiance a changé. En sortant on a plongé dans l’eau froide de la rivière avant d’être reçus chez Marina Young. Là on a s’est régalés d’orignal, de doré jaune et de bannock dans sa maison grouillante d’enfants, d’adolescents et d’adultes. On a échangé des histoires de la rivière, des espoirs, et de grands éclats de rires.

Allez-y. Allez découvrir la Bloodvein et apprenez à connaître ses habitants, sa biodiversité et par-là même vous apprendrez à vous connaître vous-mêmes.

Katharine Fletcher est un écrivain indépendant et l’auteur de plusieurs guides sur les régions d’Ottawa et de Québec. On peut trouver son dernier livre, Capital Rambles : Exploring the National Capital Region, et les précédents dans les librairies de la région et au MEC


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