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R : Dan Brunton : Je crois que ce qui me décrit le mieux est écologiste de terrain qui donne des avis indépendants en tant que consultant. Je fais ça depuis 30 ans maintenant et je suis très fier de n’avoir jamais été l’agent de personne. En d’autres termes, je n’ai pas à plaider pour une position particulière, mon rôle est de mener des études objectives, au mieux de mes capacités, même si elles impliquent des choix en matière de liaisons interprovinciales (oui, je suis très heureux de jouer un rôle significatif dans ce projet important et tellement controversé) ou de détermination du statut d’espèce menacée pour certaines fougères des parcs de l’Ouest canadien
Q : Pendant des années, les habitants de la capitale nationale et ceux qui se préoccupent de la rivière des Outaouais et de son bassin ont entendu parler d’espèces envahissantes comme les moules zébrées. Qu’est-ce, au juste, une espèce envahissante?R : C’est tout simplement une plante ou un animal que l’on ne devrait pas trouver à cet endroit mais qui s’établit dans cet habitat naturel et y prospère aux dépens des espèces indigènes. Voilà pourquoi les invasives sont un tel problème : elles sont la deuxième cause dans le monde de la diminution de la biodiversité. Elles se nourrissent, donc prélèvent de plus en plus dans des milieux dont les ressources sont déjà à des niveaux critiques pour notre faune et notre flore indigène de plus en plus en difficulté.
Q : Le long de la rivière des Outaouais et dans son bassin, quelles sont les espèces, animales ou végétales, qui posent un réel problème?R : Les gens (et j’inclus sous ce terme les peuples aborigènes). Notre espèce a l’habitude de se répandre dans toutes sortes d’habitats, en détruisant des éléments naturels, quitte à provoquer des dommages à long terme sur les populations et les paysages, qui prennent énormément de temps à récupérer. Je plaisante, bien sur, mais il est malheureusement vrai que nous nous comportons trop souvent en espèce envahissante, depuis des millénaires. Il serait très difficile de pointer du doigt un ‘mauvais élève’, car leur impact varie énormément, mais je placerais en tête de liste un nom dont personne ou presque n’a entendu parler jusqu’à maintenant. Le phalaris roseau ou baldingère faux-roseau, Phalaris arundinacea, est une herbe agricole qui domine maintenant des milliers d’hectares de marais le long de la rivière des Outaouais. Elle est bien plus écologiquement envahissante, particulièrement dans le bas de la rivière, que la salicaire pourpre (Purple Loosestrife) dont la réputation n’est plus à faire. Le jury travaille encore sur la châtaigne d’eau, une nouvelle venue. Si elle ne s’implante pas dans les sols plus acides, comme la salicaire pourpre et la jacinthe d’eau, ça restera un petit problème local dans le bassin inférieur. La carpe d’Europe pose un vrai problème, tout comme la moule zébrée, autre menace pour le bassin inférieur de la rivière, … et la liste est longue.
Q : Mais alors, les envahissantes peuvent-elles être des espèces indigènes, ou sont-elle toutes des ‘’auto-stoppeuses’’, ou bien encore ont-elles été introduites volontairement?R : Oui. Le dindon sauvage était indigène d’une toute petite partie du sud-ouest de l’Ontario, mais il a été ‘’réintroduit’’ ça et là, à des centaines de kilomètres de toute trace d’occurrence comme ‘’espèce indigène de l’Ontario’’. ‘’Si on raisonne de cette façon, on doit ‘’réintroduire le bison et l’ours polaire dans la vallée de l’Outaouais’’. Le succès d’une grande espèce non indigène, comme le dindon sauvage, est favorisé par le développement du capital naturel, au détriment des organismes qui ont utilisé ces ressources durant des milliers d’années.
Q : Existe-t-il une distinction entre les envahissantes et des espèces qui ‘’explosent’’ brusquement en nombre suffisant pour envahir une niche spécifique ? Je pense aux algues bleu-vert et à leur prolifération due, je crois, à un excès de nutriments?R : En effet. Virtuellement, toutes les espèces sont aptes à profiter des opportunités quand elles se présentent. Vous ne pouvez pas blâmer le cerf de Virginie de mieux supporter les hivers anormalement doux, au point qu’il donne naissance à trop de jeunes, qui vont détruire une partie de la végétation indigène de sous-bois dans la forêt par surpâturage. Ce n’est qu’un cerf. Dans les conditions naturelles, les pendules se remettent automatiquement à l’heure – un beau petit feu de forêt, la prolifération d’un insecte, une augmentation de la population de prédateur, la maladie… et c’est bon. Cependant notre bricolage et nos abus des systèmes naturels ont perturbé le fonctionnement de beaucoup des régulateurs mondiaux et, par voie de conséquences, ont dégradé les contrôles naturels de ces ‘’mauvaises’’ espèces, comme le cerf (ou les algues bleu-vert dans ce cas).
Q : Certaines espèces envahissantes – la moule zébrée reste toutefois un bon exemple – semblent avoir certains avantages. Je pense à la limpidité de l’eau dans ce cas précis, mais est-ce exact?R : “Beau” peut être un vilain mot dans la nature. Peu importe que la moule zébrée rende l’eau plus ‘’belle’’ (ce qui sous-entendrait qu’une eau de lac aussi claire et stérile qu’une piscine serait ‘’belle’’). Le tout est de savoir si ça fonctionne. J’aime mille fois mieux une bonne vieille tortue hargneuse indigène (Snapping Turtle), bien vilaine, qu’une jolie tortue de Floride, étrangère échappée d’animalerie, qu’on peut apercevoir maintenant sur les bords de la rivière des Outaouais avec une fréquence qui devient alarmante. Il y a toujours une espèce prête à prendre le dessus quand les conditions changent dans la nature. On peut donc souvent voir des espèces qui profitent de la présence des envahissantes. Mais si des écosystèmes qui ont mis des milliers d’années à faire leur trou (plus littéralement à occuper les niches) se trouvent déséquilibrés, alors le problème est important. Peu importe que ça paraisse joli.
Q : Certaines espèces envahissantes sont ‘’échappées’’ de l’horticulture. Je pense à la morène ou grenouillette, introduite en 1932 à l’arboretum d’Ottawa, qui dépend de la ferme expérimentale. En 1952, elle était rendue à l’île de Montréal dans la rivière des Outaouais. Quels sont vos commentaires à propos de l’introduction d’espèces ‘’exotiques’’ dans nos jardins par des jardiniers ou d’autres?R : La jacinthe d’eau elle aussi est une évadée qu’on retrouve dans la rivière des Outaouais. Les espèces aquatiques ne sont pas les seules qui menacent notre rivière. Dans un travail récent, j’ai inventorié environ 200 sites urbains naturels de la ville d’Ottawa (n’est-ce pas formidable que la ville d’Ottawa ait 200 zones, dans ses limites urbaines, qui méritent ce nom ?) et nous avons relevé des espèces ‘’évadées’’ ou volontairement jetées qui représentent des risques potentiels dans pratiquement tous les boisés à proximité de zones résidentielles. Les gens, et c’est compréhensible, pense qu’il est anodin de se débarrasser de feuilles et de débris de jardin dans les bois puisque c’est végétal, d’accord ? Absolument faux ! La petite pervenche (Periwinkle), l’alliaire officinale (Garlic-mustard), l’herbe aux goutteux (Goutweed), le topinambour ou artichaut de Jérusalem… toutes sortes de plantes envahissantes colonisent nos forêts et les empêchent de faire leur travail de filtration et le drainage des eaux de ruissellement vers la rivière ou ses tributaires ne se fait plus correctement.
Q : Que peuvent faire les riverains ou les amoureux de la rivière au sujet des espèces envahissantes?R : Ne bouleversez pas les habitats naturels de nos voies d’eau. Ce qui signifie qu’il faut entretenir et/ou restaurer les zones tampon entre nos terrains aménagés artificiellement et l’eau. Évitez de dégager ou ‘’d’embellir’’ la rivière ou ses berges. Évidemment, ne jetez ni plante, ni animal, ni même des morceaux de plante ou d’animal dans aucun plan d’eau. La règle à suivre étant qu’il faut tenter de conserver les terrains près de la rivière ou dans la rivière dans l’état le plus naturel possible et éviter d’enrichir artificiellement l’eau en nutriments ou autres produits capables de créer un déséquilibre. Notre merveilleuse rivière a une grande capacité d’auto épuration et de réparation… si on la laisse faire son travail en évitant de lui ‘’donner’’ nos déchets.
Q : Doit-on rechercher des espèces envahissantes bien précises et en rapporter la présence si on en voit ? Si oui, qui contacter en Ontario et au Québec?R : Les Ministères des ressources naturelles de l’Ontario et du Québec surveillent des choses comme les espèces envahissantes, mais aucun n’a de ‘ligne rouge’ spécialisée pour ces sujets. Si quelqu’un pense avoir la preuve d’une nouvelle occurrence qui peut poser problème, il faut appeler Sentinelle Outaouais sur la ligne d’urgence gratuite 1-888-9KEEPER. Les Sentinelles vont traiter le problème directement, ou vous diriger vers l’interlocuteur le plus approprié.
Katharine Fletcher est écrivain indépendant. Elle est basée au Nord de Quyon, Québec. Son dernier livre, Capital Rambles : Exploring the National Capital Region, est disponible dans les librairies de la région et à Mountain Equipment Coop, comme ses précédents guides.