Par Katharine Fletcher
La Colombie Britannique a son Sasquatch. Le Loch Ness a son propre monstre aquatique. La rivière des Outaouais a son Mishipashoo (plusieurs orthographes : Mishipishu, par exemple).
Notre créature moins connue a été décrite sous de nombreux aspects, mélange de chat sauvage, de bête à corne, elle se cache dans l’eau, attendant de faire chavirer les canoës d’un coup de queue
Quelle preuve a-t-on de l’existence du Mishipashoo ? Contrairement au Sasquatch qui est aperçu régulièrement, ce qui conserve à l’animal une certaine réalité dans nos esprits, le Mishipashoo n’existe plus que dans les légendes et l’art des amérindiens.
Celui qui l’a le mieux fait connaître au travers de ses peintures est sans doute le regretté Copper Thunderbird (Norval Morrisseau), chaman et artiste amérindien. Certains ne voient en cet animal qu’une fantasmagorie. Morrisseau a peint à plusieurs reprises cet animal cornu, à quatre pattes, avec une crête sur le dos que certains décrivent comme un bison aquatique et d’autres comme une bête féroce.
D’autres encore pensent que les amérindiens qui naviguaient sur les grands lacs, la rivière des Outaouais et d’autres voies navigables il y a des milliers d’années ont pu rencontrer des créatures aujourd’hui éteintes. De tels animaux étranges sont qualifiés de “monstres ”, disent-ils, car ils n’existent plus. Bien entendu, certains affirment que le dos crénelé et la queue du Mishipashoo suggèrent que c’était peut-être un stégosaure (www.bearfabrique.org/evolution/mishi/mishi.html)
Quand Samuel de Champlain a écrit son journal, décrivant ses explorations au XVIIème siècle le long de la rivière des Outaouais, il a décrit la cérémonie du tabac de son guide amérindien aux endroits dangereux comme la chute de la chaudière. Champlain explique que pendant que les prières étaient récitées, on passait une assiette en bois parmi les assistants, sur laquelle chacun mettait une offrande de tabac sacré. A la fin de la cérémonie, le tabac était jeté dans la rivière.
De cette façon, écrit Champlain, la prière assurait qu’on ne serait pas attaqué par les iroquois lors du passage de la chute de la chaudière. (Aujourd’hui, vous pouvez imaginer cette cérémonie au Parc des voyageurs de Gatineau, au confluent de la rivière de la brasserie, le cours d’eau qui délimite une île à la sortie du vieux Hull.)
D’autres suggèrent que ces cérémonies sacrées avaient pour but d’apaiser les esprits de la rivière en échange de ces offrandes et qu’en retour la rivière ne renverserait pas leur canoë. Le site www.bearfabrique.org explique les offrandes cérémonielles à Mishipashoo, en Ojibwa cela signifie “le grand lynx de l’eau” :
“Des légendes amérindiennes disent que cet esprit des eaux vit dans les grands espaces aquatiques comme le lac Mazinaw. Les amérindien devaient faire des offrandes de tabac à cet esprit avant d’entreprendre un voyage sur ces eaux. Le tabac était offert avec une prière pour apaiser l’esprit dans l’espoir qu’il ne renverse pas leur canoë d’un coup de sa queue crénelée.”
Les pagayeurs le savent bien, manœuvrer dans des rapides est délicat : un coup de pagaie maladroit et c’est tout l’équipement, la cargaison et notre vie qui est en jeu. Et après un chavirage il y a souvent des éraflures qui ressemblent à des coups de griffes sur le fond ou les cotés du canoë… Pas de doute, Mishipashoo était tapi sous la surface, attendant le malheureux pagayeur.
Bien qu’on soit au XXIème siècle, beaucoup parmi nous cherchent à prouver scientifiquement l’existence de ces formes de vie. Et c’est là le problème de ceux qui veulent des faits. Pour autant que je sache, la science n’a jamais prouvé l’existence du Mishipashoo ni sur le sol ni dans la rivière des Outaouais.
Cependant, beaucoup d’entre nous savent qu’il existe des dessins, des représentations rupestres laissées sur les rochers par des amérindiens et d’autres peuples un peu partout dans le monde. Par exemple, sur un rocher sacré qui surplombe le lac Harrison en C.B., l’amérindien Chehalis Willie Charlie m’a montré un pictographe d’un Sasquatch. Il m’a expliqué que lui et son peuple n’ont pas besoin de preuves, ils savent que le Sasquatch existe.
Peut-être avez-vous entendu parler du Canyon d’Agawa, dans le parc national du lac Supérieur en Ontario, célèbre pour ses pictographes d’ocre rouge. Nous y retrouvons Mishipashoo, esprit de la rivière : sa tête cornue, son dos et sa queue hérissés d’épines sont là, sur le rocher, offerts à l’imagination des passants.
Le site www.chi-manidoo.com explique la vision des anishinabés au sujet du Mishipashoo :
“C’est la métaphore ultime du pouvoir, du mystère et du danger inné qu’inspirent ces eaux sacrées. Avec ces épines acérées comme des lames de rasoir sur son dos, sa face de lynx et son corps de serpent de mer, cette créature intime le respect. Les anishinabés offrent tabac et prières à l’esprit de la créature avant d’embarquer dans leurs canoës. Les eaux calmes du lac Supérieur peuvent très vite se couvrir en un instant de vagues gigantesques quand une bourrasque arrive subitement du nord, du nord est ou du nord ouest. Ces bourrasques s’engouffrent au-dessus des eaux libres, enflent et font lever des vagues qui peuvent atteindre 40 pieds de haut.”
Plus près de chez nous, près de Deep River sur la rivière des Outaouais, les tours du rocher-à-l’oiseau, quelques 150 mètres au-dessus des kayakistes et des pagayeurs de toutes sortes semblent une menace. Pas de Mishipashoo en vue, mais le serpent d’eau oui. Le site des amis du rocher-à-l’oiseau (www.friendsofoiseaurock.ca) explique que le serpent “ luttait contre l’esprit de l’oiseau du tonnerre. Ils sont souvent représentés dans des pictographes comme étant cornus, ce qui est signe de puissance. Le serpent, plus particulièrement le serpent d’eau, est l’une des représentations des contes Ojibwa, Cree et Algonkin.”
Réalité ou imagination ?
Qui parmi nous, n’a pas prié pour s’en sortir et ne pas se retourner quand s’est retrouvé dans son canoë et à se battre contre le vent, l’orage ou les rapides ?
Pour moi, que ce Mishipashoo, le Yéti, le Sasquatch ou toute autre créature ait existé ou non n’a aucune importance. Pour moi, et pour beaucoup d’entre vous je l’espère, de telles créatures nous enseignent le respect de la nature et l’humilité devant notre terre.
Mishipashoo dans l’art
Norval Morrisseau: images de Mishipashoo
Katharine Fletcher est journaliste et auteur indépendant. Elle a écrit plusieurs guides historiques et écologiques. On peut trouver son dernier livre, Capital Rambles : Exploring the National Capital Region dans les librairies de la région et chez MEC